Repères pédagogiques

Le raconte-tapis :
un outil d'appropriation, d'expression et de transmission du plaisir de lire.

Le raconte-tapis : le lien enfant-livre-adulte

Visite d'exposition. Groupe d'enfants autour de "L'ogre Babborco"

Chaque raconte-tapis apparaît aux enfants comme un petit monde en miniature, très ludique donc mais aussi clairement apparenté à l'album jeunesse qui l'accompagne (style graphique, couleurs...), une association qui rend l'enfant particulièrement réceptif au voyage proposé: une histoire à écouter, à lire, à raconter. De plus, comme le dit très bien Françoise DIEP (partie 5), "...en condensant l'histoire sur une même surface, le raconte-tapis fait un pont entre la perception enfantine globalisante (les enfants représentent souvent tous les épisodes d'une histoire sur le même dessin) et la structuration qu'apportent le conte et le livre...".

Ce concept, bien mis en oeuvre, agit comme un levier dans la relation enfant-livre-adulte: il donne l'envie de lire aux enfants qui lisent peu ou ne lisent pas, il offre à l'adulte un moyen simple de conduire l'enfant à la maîtrise du langage oral puis à celui de la lecture sans que celui-ci le vive comme une contrainte, il est un appui supplémentaire à l'appétence puis au plaisir éprouvé par l'enfant pour le livre d'image et enfin l'écrit.

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Entre le conteur et ses jeunes auditeurs...

...le raconte-tapis induit un changement de perspective.

En s'assemblant au sol autour d'un raconte-tapis et dans la même simplicité, le conteur et son jeune public deviennent complices. La double hiérarchie adulte-enfant et locuteur-auditoire est mise en veille. Le fait que le conteur ou le lecteur "à voix haute" matérialise son histoire dans le raconte-tapis, à la vue de tous, aussi "simplement" que pourrait le faire l'un ou l'autre dans l'assemblée, crée un lien d'affinité : la parole de l'un devient la parole de tous - le voyage imaginaire s'effectue mieux quand sa source apparente est à portée de la main de chacun -, la richesse du récit s'inscrit sans effort dans les esprits et c'est tout naturellement que les enfants entreront en contact avec les livres présents, qui sont la vraie source d'inspiration de l'action engagée.

Une Racontée à Ste Marie de la Réunion

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Le raconte-tapis et le tout petit

Une Racontée avec des tout-petits

Observons le tout petit. Dès sa naissance, il connaît le tapis, la couverture, le duvet... Douceur, chaleur, cocon... Puis vient le sol... Et les petits objets qui l'aident à grandir, à explorer, à "faire" des histoires...

Lorsque le récitant ou le conteur intervient par l'intermédiaire du raconte-tapis, il établit une connivence de fait avec le monde de l'enfance : découverte tactile et visuelle, petites mises en situations qui accompagnent et renforce la parole du récitant... Plus qu'une illustration, le raconte-tapis est un objet, ou plutôt un assemblage d'objets qui matérialisent des faits simples : un arbre, une rivière, un habitat, une colline, le ciel, la nuit, le jour... Des petits personnages que la main peut saisir, déplacer... Du volume pour donner une présence "comme pour de vrai" au paysage et aux personnages représentés... C'est précisément en jouant de cette connivence rassurante entre le raconte-tapis et le monde de l'enfant que l'adulte va pouvoir agir. Sa curiosité mise en éveil, le petit est saisi par un état d'attention spontanée et peut s'y maintenir longtemps sans effort, alors même qu'il est invité à entrer en contact avec le sens caché des choses, avec les mots qui le feront voyager dans son propre imaginaire, avec l'objet-livre et le langage du récit.

Il est à noter que ce qui est vrai pour le tout petit, cette connivence entre le raconte-tapis et le temps des premières découvertes, joue également dans l'attrait que les plus grands éprouvent pour le raconte-tapis. Certes de façon de plus en plus détournée, mais jusqu'à 10-12 ans et même au-delà les plus grands manifestent un plaisir évident à retrouver dans le raconte-tapis ce quelque chose qui les autorise à être ce qu'ils sont encore: des enfants, lesquels apprécieront d'autant plus de renforcer leur lien avec le livre qu'ils y auront été invités par la présence ludique du raconte-tapis.

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Zoom sur la manipulation d'un raconte-tapis

L'adulte avec le raconte-tapis

Le raconte-tapis demande, de la part de l'adulte qui l'anime, délicatesse et sobriété d'approche.

Observons cela du point de vue de l'enfant : au premier regard, celui-ci associe le raconte-tapis au pur plaisir du jeu : expressifs et dociles, les petits personnages peuvent être saisis par lui et mis en situation au gré de l'inspiration du moment et des possibilités offertes par le décor. Ainsi, de lui-même, l'enfant versera d'abord dans l'anecdotique et le jeu de marionnettes - et pourquoi non? -, mais ce serait un écueil pour l'adulte, dont il doit se garder s'il veut que le raconte-tapis révèle son riche potentiel pédagogique et remplisse son rôle passerelle vers le conte, le livre et l'imaginaire.

En évitant le jeu anecdotique, en gardant à l'esprit qu'il est d'abord un "diseur de mots" et en se contentant de suggérer à travers une manipulation légère, l'adulte transforme la forte attirance de l'enfant pour les promesses ludiques du raconte-tapis en une belle aventure sur les chemins de la communication et de l'échange.

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Ce que nous dit Françoise DIEP, conteuse,

sur la manière dont son raconte-tapis (réalisé d'après un conte créé par des enfants) est perçu lors de ses interventions.

Petit Renard et la tarte au soleil. Livre-conte créé par des enfants

La première réaction qu'il déclenche tient de la fascination : le silence dans lequel l'histoire de "Petit Renard" est accueillie est impressionnant ! La seconde réaction, à tout âge, c'est "Que c'est beau... On peut toucher?" Et non seulement on tâte, mais on caresse, on joue avec les caches... et finalement, on recrée l'histoire ! Ce contact sensoriel après le "ravissement" (au sens d'enlèvement) dans l'imaginaire offre au spectateur, qu'il soit enfant ou adulte, une possibilité de s'emparer de l'histoire contée, de la faire sienne.

Pour les enfants et les adultes qui ont créé ce conte, le fait que leur oeuvre ait pu intéresser une artiste (Clotilde Fougeray Hammam) au point qu'elle veuille en faire une interprétation est une grande fierté. Pour la conteuse, c'est un outil fabuleux: d'abord parce qu'il est beau (point important!), mais surtout parce qu'en condensant tout le parcours initiatique du héros sur une même surface le long d'un chemin brodé de violet, il fait un pont entre la perception enfantine globalisante (les enfants représentent souvent tous les épisodes d'une histoire sur le même dessin) et la structuration qu'apportent le conte et le livre (un début, un milieu et une fin, donc une inscription dans le temps). Je l'utilise donc avec un auditoire allant de 12 mois à..., en passant par ceux qui, à tout âge, ont des difficultés de structuration. J'envisage maintenant de l'utiliser aussi comme support à une création, en l'offrant sans "décodage" à des groupes ou des individus afin qu'ils inventent leur propre histoire...

EN GUISE DE CONCLUSION...
Si ces tapis m'intéressent pour toutes les possibilités de voyage dans l'imaginaire qu'ils offrent, ils intéressent aussi d'autres gens que j'ai rencontrés : psychologues, orthophonistes, puéricultrices travaillant en consultation de P.M.I.. y voient un support au langage et à la structuration de l'imaginaire, et une possibilité de contact avec des gens qui n'ont pas un rapport facile avec l'écrit. Le fait de pouvoir explorer par le toucher un parcours, de pouvoir le jouer, le parler tout en ayant l'ensemble du récit devant soi semble offrir des possibilités d'accès gradué à la lecture, ainsi que de reconstruction de parcours manqués vers le livre et l'écrit (cela reste à vérifier mais semble prometteur). Pour finir, comme le disait le conteur, "Que mon conte soit beau et se déroule comme un long fil..." et que les fils de nos vies tracent de beaux chemins où nous pourrons, qui sait..., croiser le fil des autres et créer ainsi ensemble une trame aux mille et une couleurs.

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Ce que nous dit Viviane GUILBAUD

Enseignante à l'EREA (Etablissement Régional d'Enseignement Adapté, près d'Angoulême) et auteur de l'ouvrage "Le Raconte-Tapis, un outil d'appropriation, d'expression et de transmission du plaisir de lire", Editions SCEREM - CDRP Poitou Charente.

Extraits tirés de l'introduction...

[...] Face à un public aussi hétérogène que celui d'une classe d'EREA en 6e ou en 5e (élèves de 12 à 14 ans, dont de nombreux non-lecteurs), il me faut utiliser d'autres outils que les outils pédagogiques classiques pour travailler avec ces enfants en très grande difficulté scolaire. En effet, ils rejettent souvent d'entrée ce qu'ils ont déjà vécu à l'école et qui les renvoie à leur échec personnel. Ils ont une image dévalorisée d'eux-mêmes et il est nécessaire de capter leur intérêt par d'autres moyens afin de les réconcilier avec eux-mêmes vis-à-vis des apprentissages et de la socialisation.

Le "Raconte-tapis". Livre de Viviane Guilbaud, Ed. SCEREM-CDRP Poitou-Charente

[...] La découverte d'un outil nouveau pour moi, le "raconte-tapis", m'a permis d'expérimenter une activité pédagogique nouvelle très riche, mettant en œuvre de multiples compétences transversales chez l'enfant. Ces compétences doivent être réinvesties au quotidien dans de nombreuses activités plus scolaires, sans jamais perdre de vue que ce sont les progrès cognitifs, créatifs et sociaux de l'enfant qui sont mon ambition première.

C'est d'abord dans le domaine de la lecture que cela m'a paru très efficace: dans l'appropriation d'un texte écrit et dans sa transmission, mes élèves arrivant souvent en situation de rejet total de la lecture, tant elle les met en insécurité vis-à-vis de leur propre perception d'eux-mêmes. Mais je me suis aperçue, en cours de travail, que cette activité avait aussi des effets très positifs dans le domaine de la socialisation : écoute de l'autre, respect de sa parole, mise en commun d'idées personnelles agréées par le groupe, reconnaissance des qualités de chacun et confiance en l'autre (adulte et enfant).

Le fait que nous travaillions sur le sol a certainement contribué à ce résultat, car l'adulte n'est plus perçu comme le seul détenteur du savoir et de sa transmission, mais comme un membre de l'équipe, œuvrant avec elle dans un même but. [...] J'ai mené ce projet au cours de deux années de travail avec les mêmes élèves, ce qui m'a permis de le développer au maximum. La première année, nous avons découvert le "raconte-tapis" au cours d'une "racontée" [...]. Nous avons ensuite construit notre histoire et, en parallèle, nous avons commencé la fabrication du tapis et des personnages.

L'année scolaire suivante, nous avons commencé les répétitions de "racontée" tout en finissant la construction des éléments du tapis et des personnages. Nous avons ensuite cherché des lieux de transmission : l'EREA nous a fourni un excellent terrain d'entraînement. Nous avons alors jugé que notre travail pouvait être montré à l'extérieur et nous avons donné des "racontées" au centre d'activités de Romagne (Vienne) [...]. Les manifestations de joie et le plaisir qu'ont eus les enfants-spectateurs à toucher les animaux et le tapis après la représentation, leurs manifestations d'affection (embrassades...) et de curiosité (questions sur le tapis...) ont surpris et ravi mes élèves. Nous sommes allés aussi dans une classe de l'école primaire de Champniers (Charente) dont nous avons eu un retour formidable sous forme de "mini-tapis" en papier, avec des textes et un CD avec des photos du spectacle.

Voir un enfant se RÉCONCILIER avec le LIRE et TRANSMETTRE aux autres CE PLAISIR reste la plus belle récompense que ce travail m'ait offerte [...].

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